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L'Histoire, grande et petite, de l'établissement et de ses anciens élèves |
L'histoire de François de Malherbe
Enfin Malherbe vint !...
Si l'on connaît ce fameux trait de Boileau, la vie du poète est pourtant curieusement méconnue, cachée sous quelques clichés comme « le grammairien à lunettes et à cheveux gris » ou « le tyran des syllabes et des mots », jugements sévères pour celui qui, s'étant opposé à la posésie savante des continuateurs de la Pléiade, a ouvert la voie au Classicisme.
Quelles origines ?
Des incertitudes pèsent sur le lieu et la date de naissance de François de Malherbe ; on admet, par recoupements, qu'il est né en 1555 (mais ni les registres protestants ni les registres de catholicité ne peuvent l'attester) dans sa bonne ville de Caen ou peut-être dans le joli manoir familial d'Arry, situé à quelques kilomètres de là.
Quoi qu'il en soit, c'est bien à Caen que son enfance se déroule, dans l'atmosphère troublée que marquent les affrontements des guerres de religion. En raison des luttes opposant catholiques et protestants, il est probable que François fut baptisé en l'église catholique de Saint-Etienne-le-Vieux, bien que son père - le sieur d'Igny - fût un farouche partisan des Réformés ; les registres protestants, ouverts à Caen à partir de 1561, en témoignent : le père du poète y présentera tous ses autres enfants et sera parrain au Temple de multiples fois.
C'est que « noble homme François de Malherbe, escuyer, sieur d'Igny, conseiller du roi au siège présidial » est totalement engagé dans son parti : en 1562, il mène ses coreligionnaires dans la mise à sac de l'abbaye de Troarn puis dans celle de l'Abbaye-aux-Hommes, où sont dispersés les restes de Guillaume le Conquérant...
Bien entendu, les études du jeune François se font avec des « maîtres tournés vers les idées de la Réforme », à Caen, à Paris puis à Bâle (1571) et Heidelberg (1573) avant un retour à Caen en 1575. Malherbe, qui a déjà vingt ans, participe au bouillonnement intellectuel de la cité normande (avec Vauquelin de la Fresnaye, Cahaignes, Fanu...) et prépare ses premiers vers à l'occasion de la mort de l'égérie du groupe, Geneviève Rouxel :
« Las ! Geneviève, hélas ! ta beauté tant exquise,
Vaine contre la mort sous terre a été mise. »
Quelle profession choisir ? François de Malherbe refuse l'idée de succéder à son père ; d'ailleurs il a remarqué que ce dernier semble destiner sa charge à son jeune frère, Éléazar et en conçoit de l'amertume, qui devient opposition. Ce qu'il veut, c'est porter les armes, la seule voie authentique pour un jeune gentilhomme. Car Malherbe est obsédé par l'idée de sa « noblesse d'ancienne race ».
Un passionné de généalogie
Toute sa vie - et sa correspondance est émaillée de multiples témoignages - il se préoccupera de son ascendance, à tel point que certains se moquent de lui, dans des vers persifleurs, laissant entendre que les Malherbe descendent de paysans établis tanneurs. Quel affront pour le jeune homme qui vante son parent, échevin de Caen en 1532 qui présentait la ville à François Ier.
Si l'examen de la généalogie des Malherbe n'est pas simple - plusieurs personnages portent les mêmes prénoms et les mêmes noms de terres : Guillaume et Jean, seigneurs d'Arry, du Bouillon et du Buisson - il en ressort néanmoins que le poète descend des Malherbe de Saint-Agnan par les cadets (la branche principale s'étant éteinte dès 1410) et que le premier ancêtre connu était Jean de Malherbe, seigneur de ce lieu, présent à la bataille de Bouvines et à la septième croisade.
Une farouche ambition
Malherbe quitte Caen en août 1576 pour Paris : un gentilhomme doit réussir à la Cour. Grâce aux relations de Vauquelin de la Fresnaye, on le met au service d'Henri d'Angoulême, grand Prieur de France, bientôt nommé en Provence. Voilà François guerroyant contre les protestants entre Marseille et Aix : à Menerbes, on attaque et on vainc. La carrière des armes, malgré le danger, présente des agréments car, à l'instar de Caen, Aix-en-Provence est une capitale intellectuelle brillante où de beaux esprits se côtoient sous la houlette du grand Prieur, véritable prince de la Renaissance.
On y rencontre aussi des femmes et, en octobre 1581, François de Malherbe épouse à Aix, Madeleine de Coriollis deux fois veuve et fille du Président du Parlement de Provence. En 1585, elle lui donne son premier fils, Henri, baptisé dans la religion catholique que le père n'a pas délaissé - et qu'il conservera toute sa vie.
Un caractère instable ?
Il retourne à Caen en mars 1586. Est-ce prémonition ? Peu après, le grand Prieur est assassiné ; Madame de Malherbe rejoint son époux qui va présenter Les Larmes de Saint Pierre à Paris, en vain. Le malheur le frappe avec la mort de ses deux premiers fils, en 1587 puis 1589. Dans cette tourmente, au milieu des luttes religieuses, l'épouse du poète rejoint Aix-en-Provence au moment où Henri IV abjure le protestantisme.
Malherbe préfère s'installer localement et, en février 1594, il devient l'échevin-gouverneur de Caen le mieux élu. Mais il approche de quarante ans et n'est pas satisfait : abandonnant son siège, il regagne Aix-en-Provence où il écrira bientôt ses fameuses Consolations à M. du Périer, qui vient de perdre sa fille :
« Et rose, elle a vécu ce que vivent les roses,
L'espace d'un matin. »
A nouveau il rejoint Caen où meurt sa fille Jourdaine puis retourne à Aix où sa femme, en 1600, donne naissance à Marc-Antoine, ce fils qu'il va tant aimer. Il traduit Sénèque et n'a toujours qu'une ambition : retrouver une place à la Cour. L'occasion va se présenter, à partir d'un voyage dans la capitale du président du Vair, qu'il accompagne.
En juillet 1605, après avoir écrit Instructions à son fils, il abandonne tranquillement femme et enfant à Aix pour tenter sa chance, à cinquante ans.
Le poète officiel
Henri IV partant en Limousin pour cause de pacification, commande des vers de circonstance à Malherbe ; l'accueil est bon pour le poète que l'on attache au service de M. de Bellegarde, grand Écuyer de France. La partie est gagnée ; bientôt le « gentilhomme ordinaire de la chambre du Roi » va faire place nette pour devenir le poète officiel de la Cour : reniant ses amis Bertaut et des Yveteaux, bousculant Desportes, le maître en place, il entre dans l'entourage des grands et des dames ; ami de la vicomtesse d'Auchy, puis de plusieurs autres, il aura droit au surnom de « Père Luxure ».
La mort et la succession de son père en 1606 n'arrêtent pas son irrésistible ascension et il devient, durant l'hiver 1609, le confident des galanteries du Roi, qu'il accompagne de ses vers. Pour autant, il n'obtient pas de pension et Ravaillac met un terme à ses espoirs. Qu'importe ? Il se rapproche de Marie de Médicis, qui lui octroie une pension ; plus tard il aura droit à des terres... à Toulon.
Triste fin
En 1616, il vient de passer quatre mois à Aix, après dix années d'absence ; certes, Malherbe et sa femme correspondaient et il avait des nouvelles par des amis. Mais la vie de la Cour et son emploi l'accaparent : en stances ou en odes, il décrit les faits et gestes de la famille royale, les naissances, les décès, les « entrées » dans les villes visitées ; il est, pour son époque, une sorte de « reporter » des grands et de l'actualité.
Malherbe retrouve Caen en 1621 pour régler ses affaires, vendant la maison paternelle et passant son temps à rechercher les traces de la généalogie des Malherbe de Saint-Agnan, puis retourne à Aix où le Roi est en visite officielle ; le poète travaille, fort soucieux: son fils connaît des ennuis qu'il aggrave en 1624 en tuant un adversaire lors d'un duel.
Dès lors le vieux poète essaie de sauver la tête de son fils, espérant en Richelieu et Louis XIII. Hélas ! l'adversaire est fort. Malherbe porte soixante-dix ans et un guet-apens met fin à l'affaire : Marc-Antoine est assassiné en juillet 1627.
Le poète veut faire châtier les coupables, va trouver le Roi au siège de la Rochelle où on l'apaise sans lui donner totalement satisfaction. Il veut se battre en duel ! Les événements lui échappent et après avoir rédigé son testament, il meurt à Paris le 6 octobre 1628. Malherbe, gentilhomme et poète, disparaît à l'âge de soixante-treize ans.
Le modèle poétique
La postérité a émis des jugements fort divers et très tranchés sur celui qui désirait surtout donner à la langue française clarté, précision et simplicité.
Même si le poète « n'est pas plus utile à l'État qu'un joueur de quilles », Malherbe eut un rôle ingrat, celui de passer du lyrisme inspiré à une méthode de travail dont les principes devaient aboutir au Classicisme, marqué par la grandeur et l'éloquence ; en cela il incarnait un moment de l'esprit humain et de son histoire.
Richelieu, qui pensait à lui en créant l'Académie française, ne pouvait pas s'y tromper et lui rendit hommage en installant parmi les immortels écrivains un parent et plusieurs disciples de celui dont on pouvait clairement dire : « Enfin Malherbe vint... »
Gilles HENRY
Élève au Petit Lycée en 1952
Élève au Lycée Malherbe de 1952 à 1961
Surveillant d'externat de 1961 à 1966
Histoire du Lycée Malherbe et autres appellations
d’une institution scolaire présente à Caen depuis plusieurs siècles.
En préambule à ce propos, il est nécessaire d’affirmer qu’on ne peut pas « saucissonner » l’histoire d’une communauté d’élèves et d’enseignants en fonction des aléas de l’histoire, de la nature des institutions de l’Etat qu’elles soient monarchiques, impériales ou républicaines. Les générations se succèdent au fil des siècles recevant ou dispensant les enseignements dans le cadre d’un établissement identifié au mieux des sources dont nous disposons et qui montre, sous différents noms et dans des lieux changeants au sein de la ville de Caen, une permanence indiscutable par sa présence et sa constante vocation.
Ce préambule n’est pas une critique qui serait fort malvenue à l’encontre du remarquable ouvrage sur l’histoire du lycée Malherbe tel que celui-ci a été institué comme lycée d’Etat en 1803 par le premier consul Bonaparte succédant ainsi à l’Ecole centrale mise en place par la Convention en 1795, école centrale elle-même, héritière d’une autre institution, le collège royal de Caen ! Ajoutons pour être complet sans vouloir verser dans l’ironie, que le lycée est redevenu, un temps, celui des retours à la monarchie, voire à l’empire, collège royal ou impérial, souvent dirigé par des ecclésiastiques, etc…
Le choix des anciens élèves historiens et amoureux de leur lycée, les amis Bernard Beck et Jean Ghislain Lepoivre, s’est fait certainement avec une pensée respectueuse et affectueuse pour leur ancien maître, l’historien caennais Lucien Musset malheureusement décédé en décembre 2004, l’année du bicentenaire. Ils ont raconté avec talent cette histoire particulière de notre lycée à l’occasion de la célébration de son « bicentenaire » et ce choix avait ses raisons d’être, en particulier,pendant ces deux derniers siècles, une identité plus forte de l’Etablissement à la fois par son organisation institutionnelle et par ses deux localisations géographiques caennaises, l’une très longue dans une abbatiale prestigieuse, celle de l’abbaye aux hommes et la localisation actuelle, depuis peu de temps en comparaison avec la précédente, en bordure de notre verte Prairie. Cet ouvrage est une référence incontournable pour qui veut parcourir sérieusement l’histoire du lycée Malherbe de 1803 à nos jours.
Remontons le cours des siècles et allons à la rencontre de nos aînés des onzième, quatorzième, quinzième et seizième siècles. Nous y sommes aidés par des historiens comme Charles de Bourgueville (1588), Pierre-Daniel Huet (1702), Frédéric Vaultier (1843), l’Abbé de la Rue (1840) et surtout Eugène de Beaurepaire (1896) qui nous racontent tous l’Histoire de Caen.
C’est une histoire assez complexe quand l’objet de notre recherche est très précisément d’établir la naissance de l’institution scolaire et sa continuité jusqu’à nos jours à travers tous les aléas institutionnels et historiques qui ont marqué le temps.
En particulier, pour avoir réalisé une étude du même type à Chartres pour le lycée d’Etat de cette ville, l’auteur de ces lignes constate que c’est beaucoup plus simple à Chartres qu’à Caen pour une raison évidente, la création d’une Université à Caen en 1432 par Henry VI, roi d’Angleterre, encore enfant sous la tutelle de son oncle, le Régent, duc de Bedford. Certes, au douzième siècle, il y eut une époque où la réputation des écoles de Chartres fut grande sous l’autorité de Fulbert mais les deux siècles suivants sont plutôt obscurs et il faut attendre la première tentative de création d’un collège de Chartres en 1534 qui ne dure que onze années, puis, enfin, une seconde tentative, la bonne cette fois ci, en 1572 pour que le collège royal de Chartres que l’on connaît aujourd’hui sous le nom du Lycée d’Etat Marceau exerce ses missions sans discontinuer jusqu’à maintenant.
Revenons à Caen au onzième, puis aux quatorzième et quinzième siècles et au début du siècle suivant : la situation des écoles secondaires commence simplement puis devient un peu plus complexe, voire touffue par le nombre et la nature des établissements avant de rentrer dans un ordonnancement plus logique imposé de fait et de droit par la mise en place de l’université de Caen en 1432 et plus pleinement encore en 1439, année où elle dispose de cinq facultés au lieu des deux facultés inaugurées en 1432 !
Affirmons d’abord que l’école monastique de Caen créée au XIème siècle par le premier abbé de Saint Etienne, Lanfranc, l’un des proches de Guillaume (Lanfranc ayant fondé auparavant l’école du Bec quand il était abbé de l’abbaye du Bec-Helluin), était connue et réputée pour avoir formé « tant d’hommes versés dans les lettres divines et humaines » ; ce goût des belles-lettres de l’école de Caen se poursuivit dans les siècles suivants. Une seconde école se créa auprès de celle fondée par Lanfranc à Saint Etienne, école de grande qualité mise en place par Arnould Malcouronne, le chapelain de Robert Courte-Heuse, duc de Normandie, fils de Guillaume, puis dirigée avec talent par Thibauld d’Etampes venu de l’Université d’Oxford. Le poète normand Wace fut l’un des élèves de Thibauld d’Etampes. Bien entendu ces « écoles » n’étaient pas de « petites écoles » mais l’équivalent des « collèges », appellations que nous rencontrerons plus tard. Dans ces « écoles », les mentions de la présence de professeurs de droit civil et de professeurs es lois sont courantes et nombreuses.
Bien que la raison principale de la création de l’université de Caen ne soit pas celle qui fut affichée, en l’occurrence le fait de l’existence de ces écoles devenues collèges dans la ville de Caen, existence mise en avant dans la charte constitutive de l’Université comme un des motifs justifiant cette création, on ne peut ignorer que ce tissu d’établissements d’enseignement de qualité préexistait et constituait des fondements solides pour l’installation de cette université.
Quant à la raison principale de cette création universitaire, elle est essentiellement politique : la Normandie était anglaise, l’Angleterre voulait une université à Caen sous sa surveillance, rivale déclarée de celle de Paris, la Sorbonne, dans des disciplines telles que le Droit civil et le Droit canonique en 1432, puis s’y ajoutent en 1439 la Théologie, les Arts et la Médecine. On sait aujourd’hui par les archives que cette fondation ne fut pas un acte improvisé mais bien au contraire un acte mûrement réfléchi de longue date, dès 1424, près de dix ans avant cette création. Il y a fort à parier qu’il n’y aurait pas eu de sitôt une université à Caen si la Normandie n’avait pas été anglaise. L’université de Paris s’y serait opposée, comme elle a essayé de le faire, en intervenant à Avignon auprès du pape Martin V, fort heureusement sans succès !
Revenons aux origines caennaises de l’institution scolaire correspondant à celle de nos premier et second cycles de l’enseignement secondaire, des institutions qui portaient les titres d’écoles ou de collèges.
Avant ou au moment de la création de l’Université de Caen, quelques établissements se distinguent, à la fois ,par la qualité de leurs enseignements et la permanence de ceux-ci ; les autres sont plus des pensions de famille, des maisons de répétitions ou « d’exercices subalternes librement et temporairement associées », hébergeant des élèves qui reçoivent peu ou prou sur place ou dans d’autres établissements un enseignement de qualité très inégale autant qu’on puisse l’affirmer et disposer d’informations précises et attestées, ce qui est loin d’être le cas pour cette période !
Par ailleurs, comme le rappelle Eugène de Beaurepaire, la réputation et la « pédagogie » du collège devait sa vogue au mérite du personnage qui l’ouvrait et à la qualité des professeurs qu’il y appelait (Jean Bouet, Thomas de Loraille, etc.)
Citons parmi tous ces petits collèges, ceux de Cingal, de Couronne et d’Avenne situés tous trois au voisinage de l’église Saint Jean, le collège de Loraille dans le quartier du Tour de Terre et le collège Bouet dans le quartier de l’Université (actuel quartier Saint Sauveur). Mais quatre collèges se distinguent par leur réputation et sont seuls reconnus en titres comme collèges de l’université ; ce sont les collèges du Cloutier, des Arts, du Bois et le plus célèbre de tous, le collège du Mont.Tous voient le jour dans la première moitié du 15ème siècle, le Cloutier en 1452, les Arts prenant son nom à la Faculté des Arts à laquelle il appartenait comme collège, peut être daté du début des années 1440 après la création de la faculté des arts en 1439, celui du Bois est fondé en 1441 par Nicolas du Bois et, comme son homologue le collège du Mont, commença par être une « pédagogie », une maison de répétition, le collège du Mont, quant à lui,par son nom, fait référence à l’abbaye du Mont Saint Michel et à ses abbés, en particulier l’un des successeurs de Robert de Torigny, Robert Jolivet, le constructeur des bâtiments du Collège du Mont,rue du Mont devenue de nos jours la rue Arcisse de Caumont. A deux pas de l’Eglise Saint Etienne le Vieux, subsiste un élément de cet établissement épargné par les bombardements de 1944 ! Sur un plan général, les abbayes des différents ordres monastiques envoyaient quelques uns de leurs moines suivre les cours d’établissements réputés à Caen ou à Paris pour ne parler que de la France ; c’est ainsi que l’abbaye du Mont Saint Michel, y compris du temps de Robert de Torigny, dit Robert du Mont,envoyait des religieux à Caen,d’abord en collège puis à l’Université quand celle-ci fut fondée en 1432 : avant la construction des bâtiments cités plus haut par Robert Jolivet, il faut remonter au moins à 1375 pour trouver trace de la présence de jeunes moines du Mont Saint Michel venant étudier à Caen, ceci en application d’une directive papale adressée à tous les ordres monastiques en date de 1337 (ordonnance de Simon Lemaire, Abbé de Marmoutier, commissaire papal de Benoît XII). Mais la présence de ces jeunes moines est certainement largement antérieure au 10 avril 1375 qui n’est que la date d’une donation d’une maison avec son jardin à l’abbaye du Mont Saint Michel, située bien sûr dans la rue dite de Saint Etienne le Vieil, future rue du Mont et aujourd’hui Arcisse de Caumont ! Cette maison accueillera les religieux et étudiants du Mont mais, selon l’historien Pierre-Daniel Huet, il est très vraisemblable que ces étudiants du Mont étaient hébergés auparavant dans des « maisons de louage » ou chez les « Religieux Mandians » établis à Caen. C’est, en définitive, Robert Jolivet qui construira dans les faits et dans sa tête le collège du Mont ; les bâtiments qu’il fait construire sont dans la continuité des bâtiments objets de la donation de 1375 (donation du 10 avril 1375 reçue de la veuve de Robert de Vimont) et de l’acquisition concomitante d’un grand jardin contigu. Ce collège acquiert une réputation certaine jusqu’à la cessation soudaine de ses activités en 1544 à la suite d’une épidémie de peste ; il faudra attendre le rachat des bâtiments par la ville de Caen le 9 septembre 1591 avec les deniers du Roi Henri IV pour que le collège du Mont retrouve sa vocation d’établissement d’enseignement et devienne, par arrêt du parlement, seul collège royal de Caen, tous les emplois étant désormais à la nomination du roi. En 1607, le collège est confié aux Jésuites, qui, le 25 octobre 1608, sont en vertu d’un concordat régulier,incorporés à l’Université. Ils prennent possession du Collège du Mont le 31 Août 1609. Comme on le voit ci-dessus, c’est, en définitive, le collège du Mont devenu collège royal qui émerge véritablement à la fin du 16ème siècle comme l’ancêtre direct de l’établissement que nous connaissons sous le nom de lycée Malherbe.
Ceci dit, rendons aux trois autres collèges les mérites qui leur reviennent car, pendant près de 50 ans, le collège du Mont n’a plus existé, de 1544 à 1591 et il a bien fallu que les jeunes caennais trouvent ailleurs les moyens d’être enseignés : ce fut le mérite des collèges des Arts et du Bois. Quant au collège du Cloutier, faute de revenus, « il ne tarda pas à tomber en complète décadence » jusqu’à sa suppression en 1731 par lettres patentes royales.
Revenons à la prise de possession du collège royal du Mont par les Jésuites au tout début du 18ème siècle. On a beaucoup attaqué ces religieux, écrit de Beaurepaire, mais au point de vue du développement de l’instruction, leurs adversaires les plus prononcés eux-mêmes n’ont pas hésité à leur rendre hommage « le seul avantage,écrit l’un d’eux, que ces Pères procurèrent à notre ville,fut l’heureuse rivalité qui exista entre eux et l’Université » ; chaque institution ayant à cœur de présenter chacune un corps enseignant de grande qualité, « il faut convenir,écrit un témoin du temps,que la littérature classique ne fut jamais plus brillante qu’à ces heureuses époques ». Deux personnages symbolisent à eux deux le clan des partisans de Jésuites et celui de leurs adversaires, d’une part l’écrivain Pierre Daniel Huet, d’autre part l’Abbé de la Rue, lui aussi connu par ses écrits (Essais historiques).
Par ailleurs les relations entre l’Université et le Collège royal du Mont ne furent pas sans être quelque peu agitées par les querelles de l’époque (libertés gallicanes, jansénisme à la morale relâchée, la bulle Unigenitus, etc.)et pour mémoire, il faut citer un contentieux à la fois curieux et symptomatique des relations entre les deux établissements, celui né le 30 décembre 1720, d’une représentation théâtrale d’une pièce appelée « Antiquarius, l’Antiquaire » par le Collège des Jésuites, pièce comportant, selon l’Université, des propos irrespectueux envers elle-même. L’affaire prend de l’importance et va susciter une polémique qui ne prendra fin qu’avec un arrêt du Conseil du Roi, le 26 novembre 1721, arrêt officialisant un compromis acceptable entre les deux parties.
En 1762, l’ordre des Jésuites doit quitter le territoire français sans que, pour autant, le Collège royal du Mont cesse ses missions d’enseignement. C’est le corps des professeurs de l’Université de Caen qui reprend le relais des Jésuites, juste retour des choses puisqu’avant la remise du collège du Mont aux Jésuites, ce sont les professeurs de l’Université de Caen qui constituaient le corps enseignant de ce Collège !
En 1786, Louis XVI rend un édit-règlement pour l’Université de Caen et les trois collèges en dépendant, le Collège royal du Mont, celui des Arts et celui du Bois. Le Roi se propose d’élargir le cadre de l’enseignement donné dans les collèges et aussi, nous dit Frédéric Vaultier, écrivain et professeur à la Faculté des Lettres de l’Université de Caen, « de ranimer le zèle des étudiants par les moyens d’une émulation propre à remplacer celle qu’avait produite en son temps l’heureuse rivalité des Jésuites » !
Les collèges du Mont et du Bois, pour augmenter leur importance,sont dotés l’un et l’autre d’une chaire d’histoire et de géographie.
Quant au collège des Arts, il est transformé en une sorte d’annexe des grandes écoles des Facultés, le Collège royal de Normandie, avec des cours libres de Physique expérimentale, de Mathématiques, de Littérature française et de langue grecque, cours ouverts à tous les auditeurs bénévoles, cours gratuits et libres d’accès ! Une Université populaire avant l’heure, pourrait dire le philosophe normand Michel Onfray !
L’ensemble de cette réforme est considérable mais la Révolution,à partir de 1791, vient emporter tout à la fois l’Université et les Collèges !
Dès la fin de mai 1791 jusqu’en Février 1795, aucun enseignement public classique, à quelque degré que ce fut n’est dispensé dans la ville de Caen. La Convention, sortie de ses « convulsions intérieures » prend conscience de la situation préoccupante de l’enseignement sur tout le territoire français, sa désorganisation complète et l’urgente nécessité de mettre en place « un système quelconque d’études nationales » pour reprendre les termes utilisés par Frédéric Vaultier.
A cet effet, la Convention crée les Ecoles Centrales des départements : Caen eut la sienne, bien insuffisante comme partout en France par comparaison avec les moyens antérieurs ; c’est ainsi que l’Ecole Centrale de Caen dispose en tout et pour tout de neuf chaires ; dessin, histoire naturelle, langues anciennes, mathématiques, physique et chimie, grammaire générale, belles-lettres, histoire et législation. L’insuffisance tenait au manque criant de personnel enseignant, par exemple un seul professeur pour les langues anciennes à la place des six régents de collège en fonction dans la période pré-révolutionnaire, idem pour les autres chaires !
Sur l’ensemble de la France, un trop grand nombre d’Ecoles centrales a été créé, une minorité fonctionne bien, ce n’est pas le cas de la grande majorité de celles-ci. Par la loi du 11 Floréal de l’an X (1802), le général Bonaparte, premier consul, tire les conclusions du constat d’échec de ces écoles centrales et met en place un système beaucoup mieux pensé d’établissements moins nombreux, les lycées, un dans chaque ressort de cour d’appel, sur le modèle des anciens collèges royaux, un enseignement de base fondé sur la langue latine, une division en six classes avec rhétorique, philosophie et mathématiques et ultérieurement histoire, histoire naturelle, physique, etc.
Caen eut son lycée créé le 6 mai 1803 et ouvert le 20 juillet 1804, lycée impérial qui prit la place de l’Ecole Centrale comme cette dernière avait pris de fait celle du collège royal du Mont. Ce dernier était établi depuis la fin du 16ème siècle dans la rue de Saint Etienne le Vieux, devenue rue du Mont et aujourd’hui, la rue Arcisse de Caumont ; le nouveau lycée s’établit à deux pas de l’ancien collège du Mont, dans les bâtiments d’habitation de l’Abbaye-aux-Hommes Saint Etienne.
Le lycée de garçons de Caen sous ses diverses appellations, lycée impérial sous les premier et second empires, collège royal sous les règnes de la restauration légitimiste et de l’Orléaniste Louis-Philippe, lycée de la république depuis le début de la troisième république, ne quitta pas les locaux de l’Abbaye-aux-Hommes avant les années 1958-1960 pour s’établir dans les bâtiments tout neufs de l’actuel lycée, avenue Albert Sorel, en bordure de la prairie de Caen. Le lycée de garçons de Caen reçut assez tardivement son nom, celui du poète caennais Malherbe en 1892.
A compter de 1804, l’histoire du lycée de Caen, quelque soit sa dénomination du moment, se déroule, avec les aléas inévitables liés aux évènements de l’Histoire de notre pays, en particulier les trois conflits majeurs des guerres européennes et mondiales, la guerre de 1870 et celles de 1914-1918 et 1939-1945, à la satisfaction de tous les habitants de Caen et de tous ceux des départements concernés : le Lycée Malherbe a formé des générations d’élèves, leur a transmis la Connaissance tout au long des 19ème et 20ème siècles et continue cette mission irremplaçable d’amener les générations présentes d’élèves à l’âge de la maturité et de la responsabilité.
Comme il a été rappelé au début de cette histoire, la période 1804 jusqu’à nos jours a été analysée et racontée superbement par nos amis Bernard Beck et le regretté Jean-Ghislain Lepoivre. Je vous renvoie à la lecture de ce livre passionnant « Le Lycée Malherbe : deux siècles d'histoire » dont je vous livre quand même la table des matières
, table suffisamment détaillée pour qu'elle stimule positivement votre intérêt pour cette œuvre. Cette table des matières m'a été fournie par l'ami Gilles Henry, compagnon de pionicat dans les années 60 !
Claude Bodin
Elève de première,
Interne en 1955-1956,
Maître d’externat 1961-1963
Bibliographie :
« Les Origines de la ville de Caen » - Pierre-Daniel Huet - Le Livre d’histoire-Lorisse éditeur
« Caen illustré son histoire, ses monuments » - Eugène de Beaurepaire - Les éditions de la Tour Gile
« Histoire de la ville de Caen » - Frédéric Vaultier - Les éditions du Bastion
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